Interview du Maître tailleur

Monsieur Ken HATAI-GIOCANTI, comment pourriez-vous définir votre activité en quelques mots ?

– Je fabrique des vestes, des pantalons, des gilets et des chemises. Aujourd’hui, au lieu de dire « sur mesure », il faut dire « grande mesure ». Mais mon cas est encore différent, je fais de « l’ultra-grande mesure ». Je vais jusqu’au bout ! Ce n’est pas seulement une question d’essayage (une ou deux fois), il faut arriver à ce que le vêtement soit parfaitement adapté au corps, à la morphologie du client.

Comment êtes-vous devenu maître tailleur ?

– C’était une aventure. Quand j’étais lycéen, je voulais devenir styliste. Il y avait des tailleurs dans le quartier où j’étais enfant, au Japon, mais c’était mal vu à cette époque. C’était déjà un métier qui disparaissait, donc je ne voulais pas devenir tailleur. Je rêvais de devenir un styliste. Mes parents tenaient à ce que je fasse des études sérieuses : je me suis donc lancé dans des études de littérature allemande à l’Université à Tokyo. Mes parents ont accepté que je fasse ce que je voulais après ces études. Je suis allé à l’Ecole de modélisme de Tokyo, le soir, pendant deux ans. Puis je suis arrivé en France pour étudier le stylisme. J’ai étudié à l’école de couture de la Chambre syndicale. Mais j’ai arrêté au bout d’un an et je suis entré au Studio Berçot en deuxième année, pour étudier le stylisme des vêtements féminins. Ensuite, j’ai travaillé dans plusieurs maisons à Paris. Enfin, j’ai rencontré quelqu’un aux goûts classiques et traditionnels : j’ai découvert l’univers du goût d’une certaine bourgeoisie ou aristocratie. J’ai été obligé de m’adapter à ce milieu familial, alors que j’étais plutôt lié à l’avant-garde. Au début, j’ai donc fabriqué des chemises pour moi-même. A ce moment-là, cela m’a apporté une véritable paix. Petit à petit, j’ai découvert la beauté esthétique des vêtements classiques.

Vous étiez chemisier, et maintenant vous êtes donc un maître tailleur ?

– C’est cela. Lorsque je me suis marié, j’avais besoin d’un costume ! Je voulais porter un costume qui m’aille bien pour mon mariage ! J’ai donc travaillé intensément pour comprendre les techniques de fabrication des costumes. Je ne voulais pas m’habiller avec un costume mal fait ou avec du prêt à porter. C’est comme cela que j’ai découvert le travail extraordinaire du costume.

Peut-on dire que vous avez défini un style de vêtement ?

– Je suis un tailleur qui fabrique le vêtement près du corps : chaque costume est unique. C’est pour des clients qui peuvent apprécier que leur propre corps soit différent de celui des autres. Mon travail est de fabriquer un vêtement parfait pour une personne. Si on collectionne tout ce que j’ai fait, peut-être que l’on pourra trouver des points communs, par exemple au niveau de l’épaule, mais cela dépend des clients. Je me soumets à la demande du client.

Le client peut-il vous demander de fabriquer n’importe quel costume ?

– Oui, mais à l’intérieur des usages de l’habillement, et d’un certain protocole. Si le client me demande quelque chose qui ne correspond pas à ce qu’est un vêtement de grande mesure, je préfère ne pas le faire. Si je ne suis pas satisfait de ce que je fabrique, le client risque d’être déçu aussi.

En tant que maître-tailleur, est-ce que vous donnez des conseils d’habillement ou d’élégance ?

– D’abord il est important de connaître son propre corps, l’ambiance qu’il dégage, et de l’accepter. Après, on peut approfondir cette particularité. Chacun a des complexes (par rapport à l’épaule, aux bras etc.), on a tendance à cacher ce que nous percevons comme des défauts, à les corriger. Mais je pense que c’est une erreur. Il vaut mieux considérer que c’est la particularité de notre corps : alors là, cela devient quelque chose !

Un maître-tailleur est-il un artiste ou un artisan ?

– Un artisan. J’ai bien réfléchi sur ce point. Lorsque j’étais à l’Université, j’ai rédigé un mémoire sur cette question : le vêtement et l’art (le vêtement comme l’un des beaux-arts ou comme du design). Je trouve qu’il y a un mot allemand intéressant : geschtaltung, qui renvoie à « la beauté du fonctionnement ». C’est lié au Bauhaus. C’est très intéressant. La beauté purement décorative ne m’intéresse pas. Par exemple, mettre un escargot sur un vêtement, c’est possible, mais c’est un amusement. Ce qui m’intéresse, c’est d’attacher le vêtement au corps. Ensuite, deuxième principe esthétique : quand on bouge, il faut que ce soit confortable, que cela fonctionne bien. Enfin, ce qui compte, c’est la satisfaction de porter ce vêtement (que ce soit grâce à la couleur du tissus, à telle nuance), et ce que j’appellerais l’histoire de ce vêtement : par exemple, on le porte dix ans, ou bien vingt ans, même trente ans. Pour le client, ce costume peut alors représenter une forme d’esthétique et de beauté qui lui correspond personnellement, et qu’il peut pleinement apprécier.

                                                                           Propos recueillis par Marcel Balzac.

Taping de la veste « chasse »

Aujourd’hui, je m’occupe du « taping » de la veste « chasse » de style chasse, en tweed. Il s’agit de donner une ligne claire aux bords de la veste.

 

Il faut mettre la bordure sans casser la courbure du revers. Photo ci-dessous :

 

 

Le padstitching sur le revers

Après avoir monté la toile de laine sur le tissu, je fais le padstiching sur le revers. A partir de la ligne de revers (au niveau du pli), je commence une diagonal de stitch parallèle. Pourquoi fait-on cela ? C’est pour que le revers plie bien et tombe correctement sur le corps ; et aussi, on glisse les deux tissus ensemble pour que la courbe de revers soit jolie esthétiquement. Cet ajustement des deux tissus permet de donner un effet de courbe soigné. Voici des photos.

Si c’est bien, je coupe la toile en laine au niveau de la forme du revers. C’est maintenant prêt pour faire le typing.

 

 

 

Entoilage de la veste chasse

Aujourd’hui, je voudrais évoquer l’étape de l’entoilage de la veste chasse.

D’abord, je fais des pinces sur la toile en laine, qui deviendront la base de l’entoilage. Les pinces permettent d’adapter la veste au corps. Pourquoi fait-on l’entoilage ? On le fait toujours, y compris pour les vestes de mauvaise qualité. J’en connais pas l’origine, mais je suppose que c’est aussi pour renforcer le tissu de surface (solidité), pour bien respecter la forme du corps (beauté, esthétique), et pour améliorer le confort.

L’été, on peut faire des vestes en lin ou en coton, sans entoilage, pour avoir moins chaud, et que ce sont des tissus légers et fins. On ne comprend pas très bien le sens de l’entoilage dans ce cas (cela fait plus détendu). D’un côté, cela créé facilement des plis à cause des mouvements du corps ; d’un autre côté, cela donne de la légèreté, une impression de détente.

Si la veste est fabriquée avec un tissu lourd en laine sans entoilage, ce n’est pas très confortable. Même si on essaye une technique pour adapter le confort du mouvement d’épaule, le tissu ne peut pas conserver tout seul cet effet (sans le support de l’entoilage). En revanche, l’avantage, c’est que ce veste n’est pas trop chaude à cause de plusieurs couches de tissus.

Voici le tissu en crin de cheval. C’est très dur et élastique horizontalement.

Ici, on attache le crin de cheval à la toile en laine avec le « padstitch ». Voici la photo :

L’entoilage garde la forme incurvée du corps. C’est merveilleux de faire cet entoilage pour une personne en particulier ! C’est fait pour une seule personne : c’est la beauté du corps de chacun.

Enfin, j’attache l’entoilage au tissu en faisant attention à bien garder la forme.

La photo n’est pas bien faite (désolé !). Mais vous voyez que le tissu n’est plus plat, il commence à prendre la forme à laquelle il est destiné au niveau de la poitrine de la ceinture !

Début de la couture de la veste de chasse

Après l’essayage, je commence à faire la couture, travail que j’apprécie. Il suffit de travailler tranquillement. D’abord je m’occupe de la pince de devant, puis du côté. Cette fois la veste est composée de deux panneaux avec la pince de côté. Voici des photos de cette étape. J’effectue la couture à la main. Jusqu’à la fabrication de cette veste, j’ai utilisé du fil en soie. Mais quand je touche des vêtements anciens, trouvés dans des brocantes, je trouve que le tissu est bon, mais que le fil de soie ou de coton est parfois très fragile, et peut s’effilocher facilement. Ce phénomène m’inquiète un peu : je veux bien fabriquer la veste à la manière ancienne, mais je veux aussi fabriquer des choses solides. Donc, cette fois, j’utilise un fil en polyester. C’est un point sur lequel je continue à réfléchir malgré tout.

Ensuite, je m’occupe de la poche avant (sur la poitrine). Il faut faire attention à bien ordonner les carreaux du tissu.

Puis je m’occupe des poches plaquées (au niveau des hanches). Là aussi, il faut bien garantir la continuité des carreaux. Mais dans une poche plaquée, il y a deux pinces à l’intérieur, et deux lignes que l’on voit bien à l’œil :  alors que les carreaux sont naturellement dissymétriques au niveau de l’arrière de la poche, je veille au contraire à ce que les carreaux soient bien réguliers au niveau de la poche extérieure. Ce travail permet d’assurer le meilleur ordonnancement possible des carreaux, comme on le voit sur la photo :

Et maintenant, dernière photo. Je procède de la manière suivante pour renforcer la poche. Et puis je vais connecter ce tissu de renfort en coton avec la toile en laine que je prévois de mettre ensuite.

 

 

Essayage de la veste de style chasse

Je vous raconte l’essayage de cette veste. J’avais initialement fait l’essayage en toile de coton, mais j’avais oublié de prendre une photo : il s’agit donc ici du deuxième essayage, mais c’est la première fois avec un tissu réel. Il s’agit de quelqu’un qui a le corps différent à droite et à gauche (au niveau des épaules notamment). Voyez la photo ci-dessous. Certains tailleurs préféreraient fabriquer la veste de la même façon à droite et à gauche, en cherchant ensuite à trouver des compensations avec des épaulettes. Je préfère respecter la différence du corps parce que je trouve que c’est beau.

En plus, c’est un tissu à carreaux. Je ne veux pas les ‘casser’ (ou bien au minimum) ; au contraire il faut les connecter correctement. Après le premier essayage en toile de coton, j’ai calculé comment adapter la veste avec un corps différent à droite et à gauche, tout en respectant l’ordonnance des carreaux. C’est ce que montrent les photos.

 

 

 

 

Veste de style chasse

Je commence à faire une veste de style chasse avec le tissu que l’on voit dans la photo ci-dessous.  Il s’agit d’un tissu anglais de la marque Hardy minnis, de la série « alsport ». C’est un tissu assez lourd, de 510g.

J’ai déjà fait l’essayage en toile de coton. Malheureusement, j’ai oublié de faire des photos. La personne pour qui je fabrique cette veste a un corps différent au niveau des épaules ; en plus, il m’a fallu tenir compte que la veste devait être conçue avec un tissu à carreaux. Quand on travaille avec un tissu à carreaux, il faut éviter de casser la direction de ces carreaux ; certaines modifications sont techniquement difficiles à faire. Certains tailleurs font différemment sur les pans de droite et de gauche de la veste et ils modifient ensuite au niveau de l’épaulette : moi, je préfère faire différemment parce que le corps est différent. (Dans le prêt à porter, évidemment, la droite et la gauche sont les mêmes ; moi, je préfère bien adapter au corps). Bien sûr, au cours de la fabrication, il faut beaucoup réfléchir et cela demande beaucoup de patience.

C’est joli ! Cette couleur verte est assez classique, mais les carreaux avec des couleurs rouge, bleu léger et jaune donnent de la clarté, une nuance de douceur et une certaine modernité urbaine. Je trouve ce tissu très sympa !

Ci-dessus : on fait la marque de la ligne de couture avec le fil à bâtir.

Voici le dos. Cela produit une forme légèrement ondulée sur la ligne supérieure (photo ci-dessus). On peut modifier avec le fer lourd et de l’eau.

Là, je suis en train de faire une diagonale stitch pour former le col, et pour bien attacher au niveau du cou.

Fin de la fabrication

Enfin, je peux vous raconter la fin de l’histoire ! Je vous montre d’abord la veste posée sur le mannequin. Ce mannequin-là n’est certes pas tout à fait adapté, et ne permet pas de vérifier le moulage de la veste, mais cette photo permet de voir le travail terminé. Les boutons sont en nacre.

Ensuite, je montre la veste en la portant moi-même. Je n’ai pas un corps de mannequin (un « mannequin » dans un autre sens que précédemment !), mais ce n’est pas le sujet. Le styling non plus n’est pas l’objet de cette photo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voila.Comment trouvez-vous le résultat ? Comme j’ai les épaules très larges, cela ne me plaît pas beaucoup. Donc j’ai tenté de raccourcir au niveau de l’épaule plus que d’habitude. C’était un peu difficile, mais je trouve que le résultat n’est pas mauvais. Cela me fait plaisir maintenant d’imaginer le styling. Par exemple, vais-je choisir un style marin avec un pantalon blanc ou beige ? Ou bien vais-je ajouter un blason ? Et quelle cravate irait bien ? L’important est de rester ‘preppy’… !

Boutonnière

J’ai terminé de faire les manches. Mais avant de les attacher au niveau du torse, je m’occupe des boutonnières. C’est à ce moment-là que je les fais. D’abord les boutonnières des manches sont faciles à travailler. Si je m’en occupe après avoir attaché les manches, cela peut me déranger au cours de mon travail.

Voici quelques photos.

D’abord, je renforce le tour de la boutonnière avec du fil. Ensuite, je fais le trou, puis la couture.  Au début, lorsque j’ai appris, c’était très stressant et je me suis parfois un peu trompé..

 

Dans les photos ci-dessous, les boutonnières sont terminées. Il a fallu faire attention à ce que toutes les boutonnières soient identiques et impeccables. Un jour, un fournisseur l’a dit que les boutonnières sont toutes différentes parce qu’elles sont faites à la main. Si elles sont faites à la machine, elles sont forcément les mêmes. En ce qui me concerne je parvenir à la main à la même exactitude que les machines. Cette exigence est nécessaire pour garder le sens de la stabilité et de la qualité de fabrication. Mais il ne faut pas oublier aussi qu’il s’agit d’un travail manuel qui vise à la beauté artisanale.

Ensuite, je fais la boutonnière au niveau du corps. On peut le faire à la fin de la fabrication de la veste. Mais comme il est très périlleux de faire des trous dans l’objet que l’on conçoit, je préfère faire ces trous avant de terminer complètement la veste. C’est un choix purement psychologique !

 

 

 

 

 

 

Fin du col et commencement de la manche

La semaine dernière, je vous ai montré l’essayage, qui a permis de constater que tout était bien. Je viens de terminer le col. Voici une photo ci-dessous :

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Ensuite, j’ai commencé à m’occuper de la manche. A cette étape, j’ai toujours l’impression que la veste est bientôt finie, et qu’il me reste une grande montagne à franchir. Ci-dessous, des tissus correspondant à des parties de la manche. Le dessus de manche et le dessous sont attachés avec le fil à bâtir, et ensuite, on coud à la main.

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Voici des photos de la manche en train d’être cousue à la main en back stitch.

Dans la photo ci-dessous, c’est la manche après la couture en back stitch. Elle est repassée et elle est trains d’être surpiquée.

Ensuite, je me suis occupé de la manchette.

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Ensuite, la doublure est mise. Et la doublure de la manchette est terminée.

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